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Enquête | Quinze ans après, la cathédrale d'Evry (16-03-2011)

Défi ou provocation, la cathédrale d'Evry défraya la chronique. Signée Mario Botta, son architecture circulaire toute de briques créa la surprise, voire la polémique. Quinze ans après son inauguration en mai 1996, l'édifice remarquable n'est plus que familièrement méconnu. Intégré à la ville nouvelle, il en est le symbole sans pourtant y jouer pleinement son rôle de repère. Résurrection d'un projet.

Bâtiments Publics | Cultes | Brique | Evry | Mario Botta

L'architecture souvent - de plus en plus ? - s'agite, gesticule et adopte des postures inédites pour n’être plus au final qu'un spectacle momentané. Quand, aujourd'hui, l'architecture se veut iconique, voire pire, quand l’icône fait l’architecture, il y a quinze ans, un monument d’une simplicité déconcertante et usant d'un vocable devenu presque anachronique était érigé au coeur d'une ville nouvelle. Atemporelle, héritière d'une tradition passée, la cathédrale d'Evry paraît, a posteriori, à contre courant.

A l'heure où l’architecte Mario Botta, «un choix intuitu personae» selon Claude Mollard, maître d'œuvre, planchait à la conception de l'édifice, il s'agissait, selon Monseigneur Alain Bobière, vicaire de la cathédrale, «de renouer avec l'art monumental ; les églises étaient alors souvent discrètes, enfouies, non repérables ; or, on ne pouvait évacuer ni l'église, ni sa pierre, ni sa forme. Elle est une parole», dit-il.

Dimanche 13 mars dernier était le premier dimanche de Carême. La place des droits de l'Homme était déserte, inanimée. Les fidèles se pressaient en file à l'arrière de la cathédrale, si tant est qu'un cercle puisse avoir un avant.

Ronde donc, la cathédrale exclut toute frontalité. Qui ne la connait pourrait être désorienté et c'est à peine si, au sortir de la gare, d'aucuns peuvent deviner sa vocation religieuse : l'édifice s'excusant, peut-être, d'être une église.

02(@JPHH)_S.JPG«Sa forme était polémique. Elle n'était pas en croix. Nous n'étions pas très ouverts à ce type d'architecture circulaire qui, pourtant, était fréquente en Orient», indique le vicaire.

Bref, une sphère qui fait débat et qui vaut à l'édifice des sobriquets tels le «cylindre-cathédrale» ou encore la «cathédrale-gazomètre». Mais, plus que l'architecture, c’est le financement de l'édifice qui capte l'attention des médias et alimente la controverse.

Un habitant se souvient même de «la ruse» : «En intégrant un musée au programme, Jacques Lang a pu financer une partie de la construction», se souvient-il. Effectivement, Le Canard Enchaîné de dénoncer à l'époque que « le service public finance le service divin» ou l'Express d'attaquer «Notre-Dame des Sponsors».

Pour cet Evryen, «la ville avait et continue d'avoir un déficit de repère. Tout le monde connaît la cathédrale mais la mosquée est plus visible et la pagode bouddhiste est immanquable dans le paysage». Toutefois, il reconnaît à l’oeuvre de Botta d'être un «lieu culturel majeur».

03(@JPHH)_S.JPGSi, en ce dimanche gris, il est possible d'expérimenter le possible échec urbain - sans pour autant l'imputer à la cathédrale -, son architecture, quant à elle, livre ses surprises. Quinze ans plus tard, elle est sans doute l'un des rares édifices de l'ère Mitterrand à ne revêtir aucun filet de protection.

«Nous nous réjouissons de n'avoir aucune difficulté», se félicite Monseigneur Alain Bobière dont les débuts de son ministère furent marqués dans les années 60 par les malfaçons d'une église aujourd'hui rasée.

C'est donc en connaissance de cause qu'il évoque pour seul aléa, outre la réfection d'une terrasse, la perte de deux des arbres haubanés en couronne. «Ils étaient dans des bacs qui avaient été considérés lors du chantier comme des poubelles. Nous y avons trouvé des gravats ou encore des cannettes. Il a fallu nettoyer, changer la terre et replanter», dit-il.

Arbres qui sont d'ailleurs l'objet de lectures différentes et participent à l'appropriation des lieux par la population. Evocation de Babylone, ils sont également pour les guides «une interprétation végétale comme une allusion à la couronne d'épines du Christ», une appréciation qui serait réfutée par Mario Botta pour qui «ces arbres évoquent les saisons et suscitent des jeux de lumière». Pour Monseigneur Alain Bobière, ils sont le symbole du temps. «Vingt-quatre arbres pour vingt-quatre heures. C'est le sens de la vie, de la mort et de la résurrection. Il s'agit de montrer que le temps est donné par Dieu».

Autant d'interprétations qui participent des «présences symboliques» et des «significations métaphoriques» souhaitées par l'architecte.

04(@JPHH)_S.JPGAinsi, à mesure que la cathédrale s'appréhende par l'expérience ou le verbe, son architecture fait sens. Cathédrale de la Résurrection.

«Nous avions besoin d'une géométrie variable. Pour les grands événements, nous ouvrons les tribunes. La cathédrale peut accueillir jusqu'à 1.500 personnes», souligne Monseigneur Alain Bobière. A l'intérieur, la foule se presse. Chaque catéchumène répond à l'appel de l'évêque d'un «me voici». Les tribunes ou galeries sont à l'occasion ouvertes. Aux étages, les fidèles observent l'office à travers les baies régulières.

La cathédrale adopte les allures d'une «ruche» ou d'un «pigeonnier du vivre ensemble» que le vicaire se plaît à évoquer.

Le choeur, aperçu d'en haut, est une expérience rare et réveille les récurrentes frustrations de ne jamais voir les églises que d'en bas, les galeries étant toujours interdites au public. La cathédrale de la Résurrection est donc ce «lien au 'grand passé'» proposé par Mario Botta qui renoue avec des configurations ancestrales.

Faite de «formes primaires et d'espaces pur, [la cathédrale d'Evry] est fille de la grande tradition chrétienne», précise l’architecte. Et cela fonctionne.

«Heidegger disait que l'homme 'habite' dès qu'il a la capacité de s'orienter à l'intérieur d'un espace. Si dans l'espace contemporain, l'homme semble avoir perdu ses repères, c'est que la qualité de l'habitat s'est dégradée» répondait Mario Botta à Denyse Bertoni, à propos des «monuments d'art sacré», dans un entretien publié dans un ouvrage dédié à la Cathédrale d'Evry*.

L'assertion prend d'autant plus sens quand le «déficit de repère» n'est pas le seul apanage des villes nouvelles. Dans une compétition inter-urbaine appelant une quête effrénée d'événements architecturaux, la Cathédrale d'Evry, avec sa part de réussite et d'échec, ferait figure d'exception.

A la découverte ou redécouverte de son singulier profil, qui pourrait être jugé daté par quelques âmes chagrines, le visiteur est saisi par l'efficacité d'un parti d'autant plus opérant qu'il est atemporel. La beauté y est insaisissable. Dernière cathédrale érigée en France, elle est sans aucun doute l'un de ses derniers monuments.

Jean-Philippe Hugron

* La Cathédrale d'Evry, ouvrage collectif ; éditeur : Skira ; Format 28x28cm ; 103 pages ; Intérieur : Quadri ; prix : 29 euros.

Réactions

michel | chef cuisinier de mgr herbulot | sarthe | 10-12-2018 à 21:16:00

Tres belle presentation de notre Cathedrale,,j'ai connue et participer a la construction,d'un terrain vague a ce qu'elle est actuelement.

merci, michel

Louis Cherlime | 24-01-2017 à 17:25:00

Le grand secret de la cathédrale d'Evry est dévoilé dans un petit texte destiné au cinéma que l'on peut lire sur le site: http://clepsydredivine.unblog.fr

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