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Interview | Paris vu par Cédric Klapisch (16-03-2011)

A l’occasion de son nouveau film, Ma part du gâteau (sortie le 16 mars 2011), le réalisateur parisien Cédric Klapisch* parle de la ville et de ce qui le motive à lui donner un rôle. «La ville ne pose que des problèmes de complexité : transport, mixité sociale, architecture, voisinage... Cette complexité m’intéresse car il s’agit de relations humaines», dit-il. Rencontre.

France

Carine Merlino : Dans votre nouveau film, dont une partie se déroule à Paris et plus précisément à La Défense, les contrastes sociaux sont au coeur de l’histoire. Ce quartier d’affaires était-il le plus à même de montrer les différences sociales souvent problématiques en milieu urbain ?

Cédric Klapisch : Deux personnages s’opposent dans le film : le personnage de Karin Viard, une ouvrière licenciée qui arrive à Paris et cherche du travail en tant que femme de ménage et le personnage masculin joué par Gilles Lellouche, un trader venant de quitter les tours londoniennes du quartier de Canary Warf. Ils vont se rencontrer à La Défense, tous deux sur leur nouveau lieu de travail. Lui est toujours en hauteur, en avion ou dans une tour, loin du sol lorsqu’elle est plus «terre-à-terre». On la voit dans sa maison de plain-pied à Dunkerque, au début du film, puis en région parisienne, à Bondy. On cherchait un endroit chic et haut pour la partie qui se déroule à Paris. Il n’y en a pas trente six ! Beaugrenelle ou le nouveau quartier de l’avenue de France ne correspondaient pas à ce que l’on recherchait. On a trouvé à la Défense : un point de vue sur la ville, dominant et contemporain.

Dans quelle tour avez-vous tourné ?

A Coeur Défense, au vingt-neuvième étage. Après le grand débat sur les tours, on sait qu’il y en a très peu à Paris. C’est assez drôle lorsque l’on voit les autres grandes villes du reste du monde évoluer. Il y a ici une réticence qui devient un problème.

Justement, quel est votre point de vue sur la modernité urbaine existante ou à trouver ? Dans le film Paris, le personnage du professeur d’histoire, joué par Fabrice Luchini, s’exprime à ce sujet en disant que Paris est tiraillée entre patrimoine et modernité (son frère étant d’ailleurs architecte dans le film) ?

Paris restera dynamique tant qu’elle saura harmoniser l’ancien et le moderne. Les villes qui y parviennent sont les plus équilibrées. Certaines ont d’autres problèmes : à Tokyo, il n’y a pas de bâtiments de plus de trente ans pour des raisons sismiques ; en Chine également, le rapport au passé est différent. L’attachement à l’ancien n’est pas appliqué au domaine de l’architecture lorsque nous en sommes friands. Nous avons la chance d’avoir, à Paris, ce patrimoine exceptionnel.

C’est ce que vous appréciez ici ?

C’est certain. Ce n’est pas pour rien qu’elle est la ville la plus visitée au monde. Le fait d’avoir des infrastructures modernes participe à mettre en valeur ce contraste. Mais, certaines vieillissent comme le métro ou le RER, longtemps à la pointe. J’ai l’impression que la maintenance n’est plus la même. Les retards ont tendance à s’accentuer. Quand je tournais à Londres L’auberge espagnole, les Londoniens se plaignaient beaucoup de leur réseau de transports en commun et on retrouve cette même plainte aujourd’hui à Paris. Paris était très en avance de part les travaux d’Haussmann, le développement des égouts... et là, on voit que les efforts doivent être conséquents pour la maintenir dans la course !

Si vous deviez vous absenter de Paris pendant cinq ans, qu’aimeriez-vous y trouver en revenant ?

Il y a un travail fait par la Ville sur l’environnement qui est assez appréciable et qui donne envie de la voir évoluer. Le vélib’ fait date. Le reste est plus complexe à mettre en oeuvre. Les problèmes de livraison semblent impossibles à résoudre dans les villes en général. J’aimerais alors voir peut-être des améliorations de ce côté-là.

La ville ne pose que des problèmes de complexité : transport, mixité sociale, architecture, voisinage... Cette complexité m’intéresse car il s’agit de relations humaines, du rapport de l’individu à un autre individu. La ville résout cette question-là. Il y a les problèmes intimes des individus et ce qui est créé lorsqu’ils s’associent aux autres : le couple, le groupe, la famille, comment les groupes se forment. Les questions actuelles sur les rapports entre les différentes communautés sont passionnantes.

Dans ce film, vous quittez un peu Paris. La capitale est en deuxième position après Dunkerque. Est-ce parce que Paris a tendance à s’uniformiser qu’elle vous inspire moins ?

J’ai beaucoup tourné dans Paris parce que je suis Parisien ! Cela me permet d’être plus sincère. Là, je voulais m’éloigner un peu de la capitale, la trouvant trop présente dans les médias. Pour autant, je pense qu’il n’y a rien de plus contrasté que Paris et sa banlieue où l’on trouve la vraie misère sociale. Ce film est mon dixième, j’avais besoin de m’aérer peut-être !

02(@StudioCanal)_B.jpgVous avez dit que la ville vous intéressait comme production de l’homme, que souhaitez-vous montrer d’elle ?

Dunkerque, par exemple, est un énorme port, une énorme gare, une énorme usine d’acier, un point de convergence industriel comme Marseille et Le Havre peuvent en être. L’activité humaine s’y trouve donc importante. Elle s’est amoindrie au fur et à mesure des années. Il y avait 12.000 personnes dans l’usine Usinor (Arcelor aujourd’hui) ; il n’y a désormais plus que 1.000 personnes. L’automatisation des années 70 a réduit les effectifs et la délocalisation aujourd’hui amplifie le phénomène. Mais les activités, même automatisées, restent humaines, d’une certaine manière.

Pour revenir à Ma part du gâteau, qu’est-ce qui oppose et rapproche les deux personnages ?

Leurs rapports plus ou moins concrets aux choses de la vie. Elle a un vrai rapport aux choses réelles, lorsque lui vit dans un monde virtuel. Il me semble que l’écart entre riches et pauvres va dans ce sens et on le perçoit très bien dans les grandes villes. Cette opposition est un peu troublante. Un des fondements de la théorie de Marx est de dire que les ouvriers ont les mains dans les machines donc un pouvoir que les maîtres n’ont plus. Celui qui a la richesse n’a plus ce rapport direct à l’outil de production. Comme si la richesse nous amenait à la distanciation. Ce film traite de ce sujet, de comment la finance, qui est un monde d’une abstraction totale, se coupe du réel. Les personnages ressentent alors une certaine nécessité dans le rapprochement.

Le rapport pervers du maître et de l’esclave est toujours d’actualité. Il y a un besoin de l’un pour l’autre et réciproquement. Entre la domination et la soumission, il y a quelque chose à la fois d’éternel et de malheureux. J’essaie de parler de ça d’une façon moderne. A Paris, riches et pauvres étaient auparavant répartis dans l’immeuble haussmannien. Ils ont tendance depuis à, malheureusement, se répartir davantage entre le centre et la banlieue. Il est intéressant cependant d’observer ces changements urbains. En ce moment, l’un des quartiers dont la transformation m’impressionne le plus est le 19e, autour de Stalingrad, le canal Saint-Martin, La Villette. Quand j’étais petit, la rue de la Huchette était le quartier le plus branché alors qu’elle est devenue totalement ringarde aujourd’hui !

J’habitais à côté de la rue Mouffetard qui est devenu bourgeois, puis rue Oberkampf avant que cela devienne incontournable. Il était insoupçonnable en 1990 que cela devienne la rue des bars et des cafés en l’espace de cinq ans ! Maintenant le mouvement se déplace vers le canal...

Que pensez-vous de Paris-Plage, vous qui avez un attachement aux villes de bord de mer ? Et pensez-vous que votre film Peut-être (1999) où l’on voyait Paris enseveli sous le sable en 2070, a influencé la création de cet événement ?!

J’espère ! (rires) Je pense que [Bertrand] Delanoë a 'coolisé' Paris. Chirac l’avait rendue précieuse. J’avais l’impression qu’il voulait mettre Versailles dans Paris ! Il y a davantage de modernité depuis dix ans : Paris-Plage, le canal Saint-Martin, le vélib’ sont des images modernes de la ville.

Comment définir cette manière de penser la ville et d’agir pour la faire évoluer ?

J’ai la sensation que nous avons, en tant que Parisiens, arrêté de penser que nous étions les rois du monde ! Le mot «cool» atténue le contraste social, le snobisme. Paris-Plage est ouvert à tous. Se promener sur les quais de la Seine est magnifique et l’on peut le partager. Je trouve que c’est une bonne idée. Il y a un usage qu’il faut fluidifier. Même si le maire est critiqué parce que les boulevards Saint-Marcel et Magenta sont devenus abominables pour la circulation, il aborde la fin de la voiture et cela fait partie de la modernité. Il participe à cet effort d’y penser. Le tri des ordures a aussi été correctement mis en place pour que le geste d’une personne accompagne l’infrastructure offerte par la ville.

Le Parisien a-t-il changé ? Est-il devenu sympathique malgré tout ce que l’on croit ?

03(@StudioCanal)_S.jpgOui ! Le fait d’aller vers la mixité change tout. Le grand tournant a été la coupe du monde de football de 98. On a compris que le pays était riche de la diversité raciale à l’image de l’équipe de France. Les grandes villes qui s’en sortent, comme Londres et New York, sont celles qui ont compris que la diversité était une chose positive. C’est une chance. Je pense qu’il n’y a pas de «problème de l’étranger» comme certains le disent. La décision politique est donc fondamentale par rapport à la vie d’un quartier. Si Delanoë essaie de résoudre les problèmes de mixité sociale et ethnique et fait un vrai effort pour cela, en faisant de la Goutte d’or, par exemple, un quartier mixte, on a une chance de le résoudre.

Est-ce que vous évoquez cela dans votre film ?

Il s’agit essentiellement de rapports sociaux et non raciaux. Sur la délocalisation, une phrase est dite dans le film par quelqu’un qui s’occupe habituellement de l’insertion des immigrés et qui s’occupe du personnage féminin : «Quand vous êtes victime de la délocalisation, vous êtes comme un immigré dans votre propre pays». Il y a deux politiques différentes en ville : l’opposition des gens contre les autres et le vivre ensemble. La gauche soutient davantage l’idée de vivre ensemble.

Les personnages de votre film finissent-ils par vivre ensemble ?

Non, mais il y a de l’espoir !

Propos recueillis par Carine Merlino

* Cédric Klapisch a réalisé neuf films, souvent très appréciés du grand public, dont Paris (2008), L’auberge espagnole (2002), Un air de famille (1996), Chacun cherche son chat (1995).

Réactions

Bozo | Clown | Paris | 31-03-2011 à 18:17:00

Ajoutez deux lettres a Paris: c’est le paradis.
Jules Renard - Journal, 1895

Mouna.B | parisienne | 23-03-2011 à 12:28:00

Excellent sujet. Cela fait plaisir d'entendre parler d'urbanisme par d'autres "acteurs" que ceux de l'architecture ou de la politique. Et les artistes ont enfin l'occasion de parler d'autre chose que de leur actualité immédiate : l'aspect promotionnel des ITW habituelles laisse place à une réflexion de fond sur le contexte de la création.

Terry | 21-03-2011 à 22:59:00

@ Fabien. Bref, le meilleur des mondes.

fabien | sans | pyrénées | 21-03-2011 à 22:07:00

La voiture est en fin de compte une charette non plus tirée par deux boeufs ou deux chevaux mais par un moteur à explosion. En quoi est-ce que c'est un progrés ?

Dans la Bible, il est question de l'apocalypse 21, la Cité. La ville de Dieu ! Pas de voiture ou de camion qui pollue. Que des piétons ! Les gens s'y déplace en 3 dimensions donc une trés grande liberté.
http://deeptruths.com/articles/heaven.html

wwww.reformation.org/stationary-earth.html

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