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Portrait | «Nul ne va aussi loin que lorsqu'il ne sait pas où il va». AW² fait mentir l'adage (02-03-2011)

«L’architecture française n’est pas difficile à exporter», assurent Stéphanie Ledoux et Réda Amalou, les deux associés d’AW². Une agence parisienne ? C’est ce qu’indique l’adresse. Pour l’essentiel pourtant, les réalisations et projets, nombreux et conséquents, sont menés hors des frontières hexagonales. Rencontre avec des architectes sans paroisse mais qui savent où ils vont.

France | AW2

75 rue Pascal, 13ème arrondissement de Paris, des anciens locaux industriels. Architecture Workshop² occupe 350m² au 3ème étage. Des bureaux clairs et feutrés. «Le calme est lié à la géographie de nos projets. Dans la mesure où nous avons davantage de chantiers à l’étranger, nous communiquons essentiellement via Skype ; les téléphones sonnent moins», explique Réda Amalou.

Veste sertie d’une écharpe colorée pour lui, chemise sombre et pendentif délicat pour elle, les associés ont l’élégance soignée. La salle de réunion où se déroule l’entretien est sans doute aménagée à leur goût. Ecran plat, suspension sculptée, châssis vitrés. Le regard s’arrête sur des casiers impeccablement ordonnés et étiquetés des noms de différents projets.

'FV Hospital' à Ho Chi Minh Ville, hôtel à Marrakech, hôtel à Hoi An...

«Nous travaillons aussi aux Caraïbes, au Moyen Orient, en Jordanie, en Arabie Saoudite. En fait, nous réalisons 80% de notre chiffre d’affaires à l’étranger», soulignent-ils. Une implantation en partie liée au parcours de Réda Amalou qui, ayant réalisé ses études d’architecture à l’Université de East London et travaillé à Londres, a su d’emblée construire un réseau à l’international.

L’héritage anglo-saxon transparaît d’ailleurs dans la gestion de l’agence puisque Stéphanie Ledoux et Réda Amalou mènent leur SARL en 'entrepreneurs avertis'. «Ce n’est pas un gros mot», assurent-ils. Au contraire, la casquette 'gestion' est nécessaire «pour concevoir en paix». «Il faut se structurer pour laisser place à la créativité», disent-ils.

Les locaux témoignent de cet état d’esprit. Outre des alcôves de travail et la salle de réunion réparties de part et d’autre de l’espace d’accueil, l’agence comprend une cuisine parfaitement équipée. Chez AW², le confort est de mise et le visiteur bien reçu. Stéphanie Ledoux pose sur la table trois tasses de café et un bol de sucreries acidulées.

«Pour concevoir en toute liberté, l’organisation des équipes de travail est optimisée». Treize collaborateurs, presqu'autant de postes distincts. Un directeur d’agence, «chargé des équipes, des objectifs de rendu, des plannings», une directrice administrative, un directeur technique «qui supervise l’exécution des projets», des chefs de projets, des chargés de projets, des assistants aux chefs de projet et des assistants d’étude composent un organigramme en constante évolution.

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«Nous cherchons sans arrêt à améliorer cette 'agence-outil'» La méthode, empirique, a fait ses preuves en 2003 lors de la restructuration de l’agence, ouvrant une 'troisième voie' pour Réda Amalou. «Installé en libéral en 1994, j’avais fondé la SARL en 1997. En 2003, nous venions de livrer l’hôpital d’Ho Chi Minh Ville et accusions le coup. Toutes les énergies et les ressources avaient été mobilisées sur ce projet. J’ai alors pris la décision de me séparer de mon associé de l’époque et proposé à mes meilleurs collaborateurs de tout restructurer».

A l’époque, Stéphanie Ledoux est chef de projet chez AW² après avoir travaillé à l’EPA Marne et chez l’architecte Fabienne Bulle dès sa sortie de l’Ecole Spéciale d’Architecture en 1999 (le book précise qu’elle y obtint alors le prix du meilleur diplôme NdA). La jeune femme sort également du lot à l’agence. «En plus de ses qualités d’architecte, elle avait déjà de vraies qualités d’associée, dont une vision très claire des enjeux», se souvient Réda Amalou. Et voilà Stéphanie Ledoux associée, à 25 ans. L’approche anglo-saxonne sans doute. Huit ans plus tard, c’est elle, surtout, qui s’occupe «des aspects contractuels».

La complicité tient donc essentiellement de la confiance professionnelle. Elle est mère de deux enfants, lui en a quatre. «En dehors de l’agence, nous nous voyons peu», soulignent-ils. Reste que «je m’arrête tard le soir, elle pas du tout», relève Réda Amalou en riant.

«Dessiner et concevoir est un vrai bonheur», dit-elle. Un plaisir redevable à un chemin de traverse. «J’étais plutôt destinée à faire une prépa. Je me suis inscrite en architecture pour y échapper ; ce fut le coup de foudre. Je me souviens du premier cours de Philippe Dubois, qui nous a dit : 'pour commencer, vous allez oublier tout ce que vous savez' ; un électrochoc».

«L’absence d’idéologie» en la matière fut également déterminante pour Réda Amalou. Installé à Londres, il hésite un temps entre photographie et prépa HCE et finit par opter pour l’architecture. Un hasard ? «Né en France de père algérien, j’ai vécu une partie de mon enfance en Algérie. A posteriori, je me rends compte que mes souvenirs les plus forts sont ceux de bâtiments de Fernand Pouillon», dit-il.

Ses deux premières années à l’University of East London «ne furent pas passionnantes». Puis, vint la rencontre avec Elia Zenghelis, enseignant, par ailleurs fondateur de l’OMA avec Rem Koolhaas. «Il était départi de toute religion. Nous étions alors en plein post-modernisme mais il ne rejetait rien et répétait que l’architecture consiste à malaxer une idée jusqu’à la rendre intelligente».

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L’enseignement d’alors est devenu ligne de conduite. Aux doctrines, «qui éteignent l’inspiration», les architectes opposent le questionnement «d’où émerge l’idée, à pousser jusqu’au bout».

Diplôme en poche, Réda Amalou collabore un temps avec son mentor, puis dans diverses agences londoniennes avant de rejoindre la France et d’intégrer l’atelier de Gérard Thurnauer (ancien des Ateliers de Montrouge). «L’architecture n’était pas réduite à son aspect plastique».

«Le risque de l’architecture plastique est de verrouiller l’usage d’un bâtiment», poursuit-il. Et de préférer aux créations d’un Gehry - «qui ont néanmoins leur place dans la ville» - les analyses urbaines de Rem Koolhaas. «'New York Délire' est l’histoire de programmes, d’utilisations plus que de formes urbaines».

«Le moment de remettre son projet aux utilisateurs est souvent douloureux pour les architectes. Nous vivons au contraire très bien cet instant où il faut lâcher du lest, comme avec un enfant. C’est plus intéressant de le voir évoluer», souligne Stéphanie Ledoux. Des architectes sans ego ? «Bien sûr que nous avons un ego mais nous essayons de faire en sorte qu’il n’empiète pas sur le bien-être du projet». A ce titre, «nous ne sommes pas des architectes-auteurs», sourient-ils.

AW² préfère donc les détours - «la manière dont on évolue dans un bâtiment» - à la signature et s’emploie à dessiner «des couloirs qui ne soient pas uniquement des couloirs». Une intention valable pour tous les programmes, dont les hôtels ? «La multifonctionnalité est effectivement plus difficile dans l’hôtellerie, où il s’agit de mise en scène, mais nous essayons tant que possible de générer des opportunités de situation. Il y a plus d’une façon de s’installer au bord d’une piscine».

La démarche vaut pour toutes les échelles. Aménagement du territoire, urbanisme ou design, AW² s’illustre autant dans ces activités qu’en architecture. «Un architecte doit pouvoir dessiner une ville comme il dessine sa cuisine», soutient Réda Amalou. Inversement, «nous percevons les objets comme des extensions des bâtiments». Tant et si bien que, pour le lycée français d’Ho Chi Minh Ville, au Vietnam, ils se retrouvent à dessiner le mobilier qui «pourtant ne faisait pas partie de la commande», précise Stéphanie Ledoux.

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Posé dans un coin, un volume en bois arrondi illustre le propos. «Nous avons dessiné cet 'oeuf' pour l’hôtel Six Senses Con Dao au Vietnam. Il peut servir de table d’appoint comme de tabouret, être installé à l’extérieur comme à l’intérieur».

Chaise Eames customisée, gobelet pour Baccarat, les références de l’agence la range, en France, du côté des designers tels Pierre-Yves Rochon ou Christian Liaigre. Interviewé dans le cadre d’une émission de M6, «le producteur ne voulait pas que je me présente en tant qu’architecte mais en tant que designer», se souvient Réda Amalou.

Si l’éclectisme d’AW² ne convient pas aux cases pré-remplies, l’habitude des projets privés non plus. De fait, leurs réalisations en France, dont la réhabilitation de l’école ESMOD, sont essentiellement des commandes privées. Un autre legs anglo-saxon.

«En arrivant en France, je fus étonné de constater la scission qui existe entre marchés publics et privés. En Angleterre, la seule distinction qui existe est celle opposant la bonne architecture à la mauvaise. Piano, Rogers, Chipperfield, ces trois architectes font tous de la qualité et pourtant 80% de leurs projets sont issus de commandes privées», souligne Réda Amalou.

«Il semble qu’il y ait un modèle unique de réussite en France ; ce chemin obligatoire est celui des marchés publics». Sortez du sentier, «vous n’êtes plus du sérail». N’y lire aucune amertume. Le sourire de Stéphanie Ledoux souligne un simple constat. Ceci expliquant sans doute une percée hexagonale difficile malgré des concours d’envergure, tel celui pour le Musée des Arts Premiers et des prix prestigieux dont celui du Chicago Athenaeum.

Même le fait d’avoir réalisé des programmes canoniques ne semble pas être un levier suffisant en France. «Quand nous parlons de l’hôpital d’Ho Chi Min Ville, les gens imaginent 'un dispensaire dans la brousse' et il est même arrivé que nos interlocuteurs, le voyant dans notre book, refusent de croire que c’est nous qui l’avions réalisé ; ils pensaient que nous avions piqué la référence sur Internet», rient-ils.

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«Bien sûr que nous aimerions réaliser crèches et écoles en France mais, pour l’instant, malgré nos références, nous n’en n’avons pas remporté. Finalement, pour nous, l’exotisme réside dans la participation à des concours français car nous sommes difficilement retenus. Nous en souffrons», dit-elle. Leurs sourires et leur sérénité démentent que la blessure soit profonde.

Leur bonheur est ailleurs.

A distance «du système», les associés d’AW² étendent leur champ d’intervention. Y voir une relation de cause à effet. «Le fait d’être décalés nous a conféré une insouciance, une véritable liberté», disent-ils. «Au Vietnam, nous ne sommes cantonnés à aucun programme : hôpital, hôtels, nous venons d’être sélectionnés pour participer à un concours pour la conception d’un bâtiment de 33 étages». Une réussite que les architectes attribuent en partie... à «l’identité française d’AW²».

«L’architecture française n’est pas difficile à exporter, ce sont les architectes français qui n’osent pas se lancer». Vice-président de l’AFEX (Architecture Française à l’Export), Réda Amalou parle en connaissance de cause.

Un bémol ? «Je rêve d’un projet sans décalage horaire», sourit Stéphanie Ledoux.

Emmanuelle Borne

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