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Portrait | A l'école de Valode & Pistre (16-02-2011)

Ils étaient deux. Ils sont deux cent cinquante. «Ca paraît étonnant», souligne Denis Valode. Les raisons du succès ? Enigmatiques. «Il y a toujours plus grand et plus petit que soi», disent-ils. Tour est pourtant un nom féminin. Selon eux, chaque projet de l’agence est une «enquête». Rencontre.

France | Valode & Pistre

Février 2011, autour d’un café, dans un bureau de l’agence située dans le VIIe arrondissement de Paris, au 115 rue du bac, dans une ancienne annexe du Bon Marché.

Juste avant, en grandes dimensions, sur un mur près de l’entrée défilaient les photos du vernissage de leur récente exposition*. Des images dédiées autant, sinon plus, aux invités qu’aux hôtes de la soirée. Ainsi, Denis Valode et Jean Pistre se révèleront par touches successives sans jamais recourir au 'moi-je'. Effacement ou culture du secret ?

Le principe est qu’aucune personnalité, fusse celle de l’agence, ne soit mise en avant, encore moins en exergue. Denis Valode et Jean Pistre préfèrent la 'création collective' à la 'signature'. «Nous vivons dans un monde de marques et chacun s'y conforme. Nous n'avons pas envie d'entrer dans cette démarche», plaident-ils. Deux noms, une esperluette. VP pour les intimes. «La co-signature n’est pas un masque», soutiennent les architectes. C’est vrai. Valode & Pistre : qui n’en connaît, malgré eux, la marque ?

«Nous avons toujours travaillé ensemble». La phrase est énoncée comme une évidence mais Jean Pistre doit «piocher dans sa mémoire» quelques souvenirs des débuts. Parmi eux, le temps où «ils grattaient tous les deux» ; ils dessinaient ensemble, imaginant à n’en plus finir les propositions concurrentes. A deux, déjà.

Du passé, ils font peu de cas. Discrétion ? Timidité ? Calcul ? «C’était il y a longtemps...», semble constater Denis Valode, évacuant ainsi les moments fondateurs.

Une brève allusion à leur rencontre ? C’est dans l’ouvrage La nature de l’architecte, recueil de textes autobiographiques que publie Denis Valode aux Editions du Regard** qu’il faut chercher un bref éclairage.

«Je rencontre Jean pour la première fois quand, encore lycéen, il rend visite, avec son père, à un ami de sa famille afin de se faire conseiller sur le choix d’un atelier aux Beaux-Arts, qu’il souhaite intégrer. Cet ami n’est autre que l’architecte chez lequel je travaille pour payer mes études. C’est ainsi qu’il s’inscrit, l’année suivante, dans l’unité pédagogique où je viens, dès mon diplôme obtenu, d’être nommé enseignant», écrit-il.

Cinq lignes. «Il y a longtemps». S’émanciper du temps pour mieux construire demain ?

02()_S.jpgLe succès contraint Denis Valode à renoncer à l’enseignement qui l'obligeait pourtant à approfondir sa réflexion. Et Jean Pistre de relativiser, expliquant que «l’agence est, elle-même, devenue une école».

Au passage, il salue l'Equerre d'Argent 2010 remise à Pascale Guédot, ancienne collaboratrice passée en ces murs.

Pour Denis Valode, l'agence est «un enjeu de pédagogie» et, pour ce faire, des concours internes sont organisés, ainsi que des conférences. Originalité du lieu : un auditorium de cent places où, de l'aveu de Caroline Valode, son épouse, «on est parfois un peu à l'étroit».

Récemment à l'affiche : Marc Augé et Pierre Hermé. Le premier, ethnologue, ayant signé une monographie de Valode & Pistre en 1998, est revenu sur le rapport de l'architecture à la mondialisation ; le second, chocolatier-pâtissier de renom, s’est exprimé à propos du 'goût' de l'architecture. «Fameux», se souvient Denis Valode.

Le dessein est didactique et réflexif. «Nous essayons de développer une agence offrant tous les outils nécessaires à la création», disent-ils.

L'agence est aussi le support d'interventions artistiques éphémères. Il y eut Rémy Zaugg, François Morrellet, Michel Verjux ou encore Felice Variani. «Ces artistes travaillent le dessin, le graphisme et la géométrie et leur démarche est proche de l'architecture. Ils manipulent les mêmes concepts et ouvrent des voies. Nous avons à coeur de montrer aux maîtres d'ouvrage qu'on peut intégrer l'art à l'architecture», explique Denis Valode.

03(@DR)_S.jpgL'agence n'a pas vocation de galerie, Denis Valode et Jean Pistre ne collectionnent pas plus les oeuvres d’art que les souvenirs. «Je suis passionné d'art contemporain mais ne suis en aucune façon collectionneur. Je ne suis qu'un simple amateur», indique Denis Valode.

L'approche multidisciplinaire de l'architecture, pour ne pas dire transdisciplinaire, dont se réclament les deux associés s’apparente à une «pensée complexe» et Denis Valode cite volontiers ses lectures d’Edgar Morin. «Le maître mot, la complexité», indique-t-il, aussitôt repris par Jean Pistre : «celle de la question, bien sûr».

Tout deux prônent la synthèse. «Nous ne voulons ni négliger la fonction ni l'émotion». Etre architecte est être 'au service de la société'. L'exposition organisée à la Galerie d'Architecture* était l'occasion de mettre en avant l'approche de l'agence.

«Nous voulions parler de contextualité. Nous n'avons pas d'unité stylistique. C'est le contexte qui accouche du projet. La forme ne vient pas du crayon», explique Denis Valode. Si l'on évoque Jean Nouvel, ils répondent qu'un même paysage peut faire deux tableaux ou deux poèmes différents. D'aucune école donc.

«Nous n'avons pas de maître à penser. L'architecture est une grande famille», souligne Jean Pistre. «Nous ne sommes pas de ceux qui se réclament d'un architecte en particulier, nous ne nous racontons pas», souligne Denis Valode.

04(@GeorgesFessy).jpgUne approche high-tech peut-être ? «La mise en scène du projet structural n'est qu'une impression. Nous avons à coeur de faire le plus avec le moins et non le contraire. Parfois, avec moins de matière, les choses sont visibles».

Un exemple ? L'usine L'Oréal d’Aulnay-sous-bois ou «le point de résolution manifeste de contraintes fonctionnelles, formelles et constructives : l'architecture fait de la géométrie l'expression poétique d'un lieu de travail».

«Ce projet est emblématique. Jamais l'Equerre d'Argent*** n’avait récompensé d'usine et, pourtant, la noblesse de l'homme est de se mettre au travail. Nous sommes attachés au rôle social de l'architecte», revendique Denis Valode. Travailler conjointement implique de «devoir se convaincre». Argumenter impose une objectivisation, quelle qu’elle soit. «La conviction est une arme redoutable», dit-il.

Alors l'agence participe à un concours par mois, au minimum. Depuis l’aube, ce sont près de 200 concours perdus. «A chaque fois c'est douloureux», soupire le plus expansif des deux. Ils ne s’appesantissent pas sur les projets éliminés. Ils en reconnaissent cependant l’unicité et concèdent que certains, parfois, font office de laboratoire d'idées, de tremplin. La «véritable sanction vient des usagers», relèvent Valode & Pistre.

En effet, les murs blancs des locaux n’offrent que quelques photos de réalisations. La vaste entrée est ponctuée de maquettes, spectaculaires, réalisées au sein même de l’agence.

Ce sont, bien sûr, les maquettes de tours qui sont mises en avant. A l'évocation même du nom Valode & Pistre, d'aucuns pensent à l’architecture verticale. «L'aboutissement d'un rêve», confirment les architectes. Pourtant, au regard de leur book, de tels programmes sont somme toute récents. Situation paradoxale : les agences prennent de l’importance lorsqu’elles gagnent des concours de tours ou de stades et non l’inverse, sauf pour Valode & Pistre. Grandir pour construire : premier stade à Lille, livraison : 2013.

05(@Valode&Pistre).jpgLa tour T1, achevée en 2008, était donc un premier exercice faisant suite à la réhabilitation de deux tours également à La Défense : Initiale et Opus 12.

T1 est, selon ses concepteurs, un projet emblématique. «La Défense reprend la grande tradition française de la composition», explique Jean Pistre. «Son plan est un tableau abstrait, un axe et des équilibres de masses», ajoute Denis Valode. «T1 n'est plus dans la composition, elle est là où La Défense change, là où les façades donnent sur des rues, là où la tour est une contribution à la rue», dit-il. L'architecte défend la primauté de l'espace public et, de fait, dessine d'abord la place qui la jouxte avant la tour, celle-ci devant s'adapter à son contexte.

Tel projet est l'occasion de défendre les tours en tant que «personnages à travers une physionomie», une intention reprise dans le dessin de la tour Generali. «Les tours vont généralement en s'affinant. Là, ce sont les angles qui vont plus haut. Ce sont les arêtes qui se prolongent et le milieu qui disparait».

Generali, 'tour de l'après crise', a vu sa hauteur réduite et son système structurel évoluer. Les prix de l'acier ont rendu prohibitif le coût d’une structure triangulée en métal pourtant «plus économique» à l'instar de son plan, carré. Imaginée par la suite en béton, elle s'est révélée irréalisable : «les entreprises françaises restent moins chères en poteau-dalle».

L’agence s’exporte et, des tours, elle en conçoit en Russie ou en Inde, en autres pays. La tour Ural à Ekaterinburg, où Valode & Pistre multiplie les projets, s’inspire de l’alexandrite, un cristal découvert sur place ayant pour caractéristique de changer de couleur selon la luminosité. A Mumbay, les architectes se réfèrent au Vastu, une tradition qui régit la construction et son rapport aux points cardinaux.

«Chaque projet passe par l’expérimentation personnelle et l’expérience des autres», assure Denis Valode, s’amusant de son associé et de ses nuits en pleine forêt russe ; «c’est dangereux d’être architecte, même si on ne se blesse plus avec le compas».

Très bien mais alors, 250 collaborateurs ? «Nous voulons pouvoir assumer les concours internationaux», explique Denis Valode. «Nous avons des sociétés locales, des petites agences et nos bureaux parisiens sont organisés en studios pour qu’il y ait un débat et pour que chacun s’approprie le projet».

Aucune spécificité pour ces studios. Sauf pour l’un d’eux, dédié au suivi de chantier. Celui-là compte trente à quarante collaborateurs et représente «une échelle d’agence moyenne pour permettre l’épanouissement de talents qui assurera la pérennité de Valode & Pistre».

La réussite née de l’abstraction, du verbe abstraire, du temps et des polémiques. Des jalousies, peu leur chaut, l’ambition est saine.

S’extraire encore.

Jean-Philippe Hugron

* L'exposition 'Valode & Pistre architectes - Tours', du 2 au 26 février 2011 à la Galerie d'Architecture ; 6 tours étudiées et réalisées par l’agence.
** La nature de l’architecte de Denis Valode ; Editeur : Editions du Regard ; Format : 21,5cmx15cm ; 110 pages ; Couverture : Broché ; 19 photos noir et blanc ; Prix : 16,00 euros.
*** Valode & Pistre ont reçu l’Equerre d’Argent en 1992 pour l'usine l'Oréal d’Aulnay-sous-bois.

Réactions

denis | Tout petit architecte | Aquitaine | 17-02-2011 à 09:18:00

Magnifique article, un grand bravo!
Très bon , le journaliste, mais il avait un bon sujet!
Denis Potie

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