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Argentine | Norman Foster, imaginer le futur (09-02-2011)

Le 9 janvier 2011, la journaliste Juana Libedinsky proposait pour La Nación Revista, supplément du quotidien argentin, une longue interview de Sir Norman Foster, 'starchitecte' auteur de deux nouveaux projets à Buenos-Aires : le complexe résidentiel Aleph et le siège de Banco Ciudad. De l’avant-garde high-tech au développement durable, l’architecte britannique se raconte.

Argentine | Norman Foster

NORMAN FOSTER, IMAGINER LE FUTUR
Juana Libedinsky | Buenos Aires

Il est l’un des architectes les plus influents de la planète. Avec des projets à Buenos-Aires, il évoque l’avenir des villes.

Ces dernières années, un nouveau concept a révolutionné la sociologie de l’architecture : le 'starchitecte'. Il s’agit de professionnels de la conception avant-gardiste si médiatiques que le public les reconnait au même titre qu’un acteur d’Hollywood. Les promoteurs et les municipalités du monde entier se disputent leurs oeuvres. Si l’une d’elles devient iconique et que la signature de l’auteur est facilement reconnaissable, alors l’attention immédiate pour l’oeuvre garantit à la ville une localisation privilégiée sur la carte des attractions architecturales mondiales.

Dans cette catégorie, personne n’est plus star que Norman Foster. On connait tout de lui : quand il ne donne pas des interviews, il présente le documentaire sur sa vie aux côtés de sa femme, l’ex-sexologue de la télévision espagnole et actuelle éditeur de livre d’art, Elena Ochoa. Ou bien il est en train de reconstruire le légendaire Dymaxion de Buckminster Fuller, un prototype automobile de 1933 qui prétendait unir l’architecture et la conception automobile. Ou bien il est en train de participer à une course cycliste, passion qui commença à la lecture du livre de Lance Armstrong luttant contre son cancer. Et tout ceci en construisant et construisant et construisant d’une manière incroyablement prolifique.

Né dans un quartier ouvrier et devenu lord, à 75 ans, Foster n’est pas disposé à arrêter. Après tout, étudiant, son idole était l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, qui, à 103 ans poursuit, malgré tout, son chemin. Toutefois, entre ses activités multiples, il a eu le temps de répondre, par mail, à La Nacion Revista.

Juana Libedinsky : Que pensez-vous des architectes comme célébrités ?

Sir Norman Foster : La reconnaissance de l’importance de l’architecte accuse beaucoup de retard et l’idée d’architectes célébrités est une invention des médias. En tant qu’architectes, nous nous passionnons d’abord pour ce que nous faisons. Notre travail répond aux nécessités des gens et des villes et non à une idée de prestige.

02(@Foster&Partners)_B.jpgFace à la puissance globale, que peut signifier l’idée de local ? Les projets de Foster répondent-ils à la culture, aux précédents historiques, au sens du lieu ?

Il est essentiel de reconnaitre et de fortifier la culture d’un lieu, son histoire, ses traditions, son identité unique et ce, en relation avec la durabilité. La tradition locale offre de précieuses leçons dès qu’il s’agit de développer une nouvelle manière de concevoir des édifices efficaces dans l’usage de l’énergie. La durabilité, par ailleurs, implique la réunion d’une viabilité globale à un attrait local ; en d’autres termes, les objectifs fondamentaux peuvent être les mêmes pour l’ensemble des villes du monde entier mais formes et espaces sont spécifiquement liés à la culture et au climat du lieu. Peut-être, s’agit-il de penser globalement et d’agir localement.

Avec autant de projet en cours, comment pouvez-vous maintenir quelconque originalité ?

Avec une équipe talentueuse. C’est important d’incorporer des regards nouveaux à chaque projet. L’approche de Foster + Partners est «de revenir aux fondamentaux», questionner la réponse traditionnelle, inventer et réinventer la solution.

Quelques-uns de vos édifices, comme le Gherkin, ont été salués comme un 'triomphe de l’architecture-sculpture'. Le voyez-vous ainsi ?

C’est un vieil adage, mais l’idée que la forme suit la fonction est encore valide ; la meilleure architecture résulte d’une synthèse entre tous les éléments qui embrassent et forment le caractère d’un édifice. Ceci inclut la structure qui le maintient, les services qui permettent son fonctionnement, son écologie, sa qualité de lumière naturelle, le symbolisme de sa forme, la relation d’un édifice à la ligne d’horizon ou au paysage de la rue, la manière dont on le traverse ou on le contourne et enfin - et ce n’est pas le moins important - sa capacité d’élever l’esprit.

La forme de Swiss Re est sculptée, en partie, par les conditionnements imposés par le site de la Cité de Londres : son plan radial est plus svelte que celui d’un bloc rectangulaire de taille équivalente et le rétrécissement de son profil jusqu’à la base maximise l’espace public au niveau du sol. Au regard de l’environnement, elle réduit les déflexions des vents, aide à maintenir un confort thermique au niveau de la rue et crée des différences de pression externes que nous exploitons pour générer un système de ventilation naturelle. Le fait qu’il a été salué comme une oeuvre sculpturale populaire est un honneur mais il est également important de comprendre la logique intellectuelle propre au concept.

03(@Foster&Partners)_S.jpgVous souteniez vouloir chercher la démocratisation du lieu de travail et la fin de l’opposition ouvrier / employé, prônant une réinvention du bureau. Comment s’est concrétisé cet objectif ?

Si nous prenons un de nos premiers édifices comme le siège de Willis Faber & Dumas, on peut voir qu’il a généré des idées que nous continuons de développer et d’affiner. Par-dessus tout, nous nous préoccupons de la qualité de vie et de lumière pour introduire plus de joie dans le lieu de travail. Nous rencontrons ces idées 'ré-explorées' dans d’autres projets tertiaires comme le siège de Electronic Arts et le centre technologique McLaren, comme toute une famille de projets d’immeubles de bureaux dont l’un des plus récents est le siège de Hearst à New York. Là bas, le hall d’entrée et le restaurant d’entreprise sont conçus à l’image d’une place centrale de village avec un centre social pour la communauté Hearst.

Il y a aussi la réinvention ou la redécouverte de l’aéroport. Que pensez-vous de ce succès ?

Je suis fier de voir que le modèle de Stansted, notre réinvention du terminal aéroportuaire, a été adopté par les programmateurs des aéroports du monde entier. Avec Stansted, nous revenons aux racines du transport aérien afin de retrouver la qualité des premiers terminaux. Il n’a rien des parcours labyrinthiques ou des changements de niveaux typiques des terminaux aéroportuaires : tous les services lourds qui remplissent les toits se placent en sous-sol de manière à ce que le toit puisse être converti en une couverture légère qui permet le passage de la lumière diurne. De là, nous pouvons développer et affiner un modèle à travers les projets de Hong Kong maintenant et l’aéroport de Pékin à une échelle plus spectaculaire.

Vous recherchez le lien architecture / infrastructure ?

Ce lien entre architecture et infrastructure est vital parce que l’unique manière d’obtenir un futur durable est d’aborder simultanément l’infrastructure qui unit l’ensemble des édifices individuels. Je dirais que l’infrastructure - si vous préférez, «la colle urbaine» : les connexions, les ponts, les rues, les lieux publics - est plus importante que les édifices individuels et je le dis en tant qu’architecte ayant pour passion la conception d’édifices individuels.

Si vous me demandez quels sont-ils parmi nos projets les plus significatifs, j’inclurais nos projets d’infrastructure, comme la transformation de Trafalgar Square en une place piétonne. Je crois que, dans le domaine public, il n’y a pas plus important que l’infrastructure. Elle peut aussi avoir un impact important autrement. Par exemple, si on regarde notre pont du millénaire à Londres ou le viaduc de Millau en France rurale, on trouve que sa valeur en termes de prospérité et de rôle symbolique dépasse de loin la simple connexion elle-même.

04(@Foster&Partners)_S.jpgBientôt vous aurez des édifices à Buenos Aires. D’où vient l’inspiration ?

Nous avons dessiné les résidences Aleph à Puerto Madero et récemment nous avons gagné le concours pour concevoir le nouveau siège de la Banco Ciudad à Parque Patricios. Les deux projets répondent à des nécessités et des contextes très différents mais partagent le désir d’améliorer la qualité des espaces de vie et de travail, ainsi que la manière d’amener l’extérieur à l’intérieur en profitant au maximum du climat merveilleux et des possibilités de la lumière naturelle et de la ventilation.

Quels ont été les principaux défis rencontrés au moment de la conception ?

Ces édifices se situent dans des parties différentes de la ville et ont des fonctions distinctes. Il a été important de comprendre les subtilités de chaque quartier avant de concevoir une réponse architecturale. Nous avons mené nombre d’investigations et nous avons beaucoup appris de la ville, de sa culture, de sa population et de son climat. Les résidences Aleph, par exemple, font partie d’un quartier d’artiste. Poursuivant la thématique de réutilisation durable, chose très proche de l’esprit de beaucoup de nos projets, le quartier a une variété d’édifices postindustriels et nouveaux.

Banco Ciudad, en revanche, appartient au centre technologique émergeant de la ville. Le défi y est de concevoir un édifice qui donne une forte image institutionnelle à la banque et qui s’ouvre et intègre un environnement traditionnel ; c’est un édifice semi public. Une manière de traiter le sujet a été de créer une place publique sous une canopée face au Parque de los Patricios. Ce sera un lieu de rencontre dont chacun pourra profiter.

Nous avons la chance de pouvoir concevoir de nouveaux édifices à Buenos Aires et nous avons l’opportunité de contribuer au riche héritage architectural de la ville.

Vous parlez de projets liés à chaque culture et à la durabilité. Comment cela prend-il forme dans le cas de Buenos Aires ?

Dans les couleurs, dans l’usage de matériaux locaux, dans le respect de ce qui entoure le bâtiment, dans la manière de dessiner les espaces habitables afin de s’harmoniser au style de vie local et tout ceci forme une réponse unique. Nous analysons les maisons traditionnelles de Buenos Aires et El Aleph s’appuie sur le caractère local, avec des patios et des terrasses couvertes. Nous créons des patios dans le ciel qui ont une résonance particulière avec le style de vie argentin et son merveilleux climat. Ces patios se retrouvent aussi dans la conception de Banco Ciudad que l’on peut voir comme un assemblage d’édifices connectés par des espaces verts et unis par une canopée. Le dessin maximise la lumière diurne pour les bureaux tout en apportant de l’ombre sur les façades afin de réduire la chaleur.

Pour vous, quel serait l’édifice idéal pour la ville, au moins celui dont la ville a le plus besoin ?

C’est une question difficile. Je crois que l’un des rôles de notre projet pour Banco Ciudad est de jeter l’ancre et d’initier le développement d’un quartier avec une forte présence civique. Ceci est un aspect important du plan. De la même manière, en plus d’édifices individuels, le transport et les espaces publics ont une importance vitale. Tout doit fonctionner conjointement. La qualité de l’infrastructure d’une ville a un effet direct sur la qualité de vie des gens. Répondre précisément à votre question est un projet d’investigation introspective.

05(@Foster&Partners)_B.jpgQuel défi représente le fait de construire dans des quartiers qui n’ont jamais été attractifs ?

Nous sommes familiers des projets en site négligé. De fait, nous avons mené une étude à Londres pour transformer un site sur les rives de la Tamise entre un dépôt de bus et un ruisseau contaminé. Notre travail à Duisbourg a aidé à la régénération physique et économique d’une aire déprimée, Innenhaffen. Nous avons créé là un quartier nouveau dans un site industriel avec des espaces de loisirs et de culture. Le défi est de maintenir et de fortifier le caractère de la zone en combinant rénovations sélectives et nouvelles constructions, en créant quelque chose de neuf qui soit efficace en terme d’usage énergétique et qui peut être un catalyseur pour le développement futur.

Le futur pour une ville comme Buenos Aires repose-t-il dans ses zones actuellement les plus marginales ?

C’est une question de densité et de d’équilibre. La durabilité requiert un regard à grande échelle analysant conjointement les différentes aires de Buenos Aires et observant la manière dont elles se connectent et le caractère unique de chacune. Il y a corrélation directe entre la densité urbaine et la consommation d’énergie. Nous savons qu’une forme urbaine relativement dense et compacte comme le quartier de San Telmo* est plus efficace en terme énergétique que les banlieues étendues. Nous savons aussi que les villes les plus agréables à vivre sont celles dans lesquelles on peut marcher ou rouler à vélo au lieu d’utiliser sa voiture, où les espaces publics sont généreux et où les centres de récréation sont proches. Si une ville n’élève pas l’esprit, elle n’accomplit pas son rôle principal.

Comment voyez-vous votre héritage ?

Nous n’avons pas encore une compréhension complète de l’impact des thèmes environnementaux en architecture et ce, au niveau global ; j’espère que notre travail peut apporter quelques références utiles pour les générations futures. Les questions environnementales affectent l’architecture à tous les niveaux mais les architectes ne peuvent pas résoudre tous les problèmes environnementaux du monde. Ceci requiert un leadership politique.

Cependant, nous pouvons concevoir des édifices qui fonctionnent avec des niveaux de consommation énergétique très inférieurs aux niveaux actuels et nous pouvons influencer les modèles de transport à travers la planification urbaine et, enfin, nous pouvons agir comme défenseurs passionnés de la durabilité.

La durabilité est également liée à la question de l’échelle. J’espère qu’en avançant sur ce point nous aurons des opportunités d’explorer la meilleure échelle possible pour des édifices individuels. Qui plus est, notre profession n’a pas abordé la question du besoin massif de logements à bas coûts afin de répondre par exemple au développement des favelas. J’aimerais pouvoir aborder cette question. Quant à mon héritage, je le laisse aux historiens !

Juana Libedinsky | Buenos Aires | La Nación Revista
09-01-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* San Telmo (San Pedro González Telmo - Saint Elme en français) est un des quartiers les plus anciens de la ville de Buenos Aires.

Réactions

madrid | ville | var | 21-09-2015 à 15:47:00

rien a dire :))

madrid | ville | var | 21-09-2015 à 15:47:00

rien a dire :))avanant sur ce point nous aurons des opportunits d'explorer la meilleure chelle possible pour des difices individuels. Qui plus est, notre profession n'a pas abord la question du besoin massif de logements bas cots afin de rpondre par exemple au dveloppement des favelas. J'aimerais pouvoir aborder cette question. Quant mon hritage, je le laisse aux historiens

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