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Interview | Monique Eleb : "il faut retravailler la flexibilité" (02-02-2011)

«La cuisine prend de plus en plus d’importance et révèle la crise du salon», explique Monique Eleb, psychologue et docteur en sociologie. Spécialiste de la socio-histoire et de la généalogie de l’habitat et des modes de vie, elle livre au Courrier de l’Architecte, en marge de l’exposition 'Vu de l’intérieur de 1945 à 2010'*, quelques-unes de ses observations.

Logement collectif | Ile-de-France

Le Courrier de l’Architecte : L’habitat en région parisienne a connu de nombreuses évolutions, parmi lesquelles quelques glissements sémantiques.

Monique Eleb : Les évolutions sont nombreuses. L’INSEE, par exemple, impose, sans prise avec la réalité, un même terme pour toutes les habitations. Aussi, qu’il s’agisse d’un appartement ou même d’une maison individuelle, on parle volontiers de nos jours de 'logement'. Pour rappel, le mot logement servait, quand il est apparu, à désigner au XIXe siècle l’habitat social.

D’autres glissements liés à l’évolution des modes de vie sont à constater. Notre séjour se nommait jusqu’au XVIIe siècle salle, puis 'sallon' devenu 'salon'. Les classes privilégiées usaient même des mots 'studio', 'hall', 'living room' quand les classes populaires disposaient d’une 'salle commune'. Dans les années 50, la 'salle de séjour' s’impose à toutes les classes sociales.

Un nouveau lexique pour une nouvelle organisation ?

Le vrai changement : la cuisine. Elle était au fond de l’appartement et devient désormais une rivale du salon et se positionne en façade. Elle est parfois même une enclave du séjour. Elle est la vedette ! Une cuisine équipée coûte cher et, par conséquent, se montre. Plus sympathiquement, c’est un lieu du don et du secret dans le groupe domestique. Toutefois, elle reste, en région parisienne, petite et moins bien traitée qu’en province. Pour rappel, la moitié des appartements à Paris n’ont qu’une ou deux pièces.

02(@DR)_S.jpg D’une manière générale, le logement collectif est trop petit en France. Si l’on regarde attentivement les réalisations des années 50 et celles d’aujourd’hui, les premières, pourtant si décriées, sont de bien meilleure qualité que les secondes. Elles sont mieux éclairées, bénéficient de cellier, de buanderie et de grand balcon.

Nous le savions intuitivement mais la réalité est là : nous accusons une perte de qualité depuis 60 ans.

Les normes protègent mais certaines sont, aujourd’hui, un frein à l’évolution du bâtiment.

Quel frein au développement de nouvelles organisations ?

Le vrai problème repose sur la répartition jour / nuit qui plombe bien souvent l’organisation avec le regroupement obligatoire des chambres. Il y a pourtant bien d’autres répartitions possibles mais les ingénieurs dans les années 50 ont établi ce système. Un tel dispositif peut se justifier, peut-être, en termes de coût mais pas d’usage. Les habitants s’en plaignent depuis longtemps à cause du manque d’intimité de la chambre conjugale. A ce propos, de nombreux architectes installent désormais une chambre près de la porte pour un adolescent, un couple, un ascendant... ce qui permet de répondre à la cohabitation entre générations. Et dire qu’il y a encore des maîtrises d’ouvrage qui se vante de faire du jour / nuit. Nous sommes les seuls au monde !

Du jour / nuit au 'public' / 'privé' / 'service', d’autres spécificités ?

En France, entrer par la partie publique est, depuis des siècles, une règle. Aujourd’hui, nombre de catalogues de plans sont diffusés depuis l’Europe du nord où l’on rentre par le privé contrairement au rituel français. Certains s’en inspirent mais le phénomène reste marginal.

Les Français sont les rois de l’intimité, ils sont acharnés à la protéger. Avec un nombre moyen de m² faible et des règlements PMR maximalistes, les architectes rognent sur certains espaces dont l’entrée que beaucoup finissent par recréer en installant des armoires, un paravent, un buffet.

03(@JPhH)_S.jpgQuel rapport à la fenêtre pour un peuple aussi pudique ?

Il y a un appétit pour le soleil, le déjeuner dehors, le petit jardinage. Il y a d’abord eu le passage de la fenêtre à la baie vitrée. Aujourd’hui, les principes du développement durable impliquent, selon certains, un retour aux petites ouvertures, le plus souvent critiquées par les habitants. Les architectes compensent souvent les petites surfaces par un travail attentif sur les ouvertures.

Cela dit, il y a parfois des problèmes de vis-à-vis, des problèmes d’intimité liés à des cultures différentes. Le principal problème lié à l’intimité demeure l’entrée directe.

04(@JPhH)_S.jpgD’un manque de liberté en terme d’organisation, les architectes compensent par un traitement soigné sinon original des façades. L’écriture est souvent marquée, aussi quel rapport entretient l’habitant à l’enveloppe du bâti ?

Plus l’extérieur est 'beau', plus ils en veulent à l’architecte des problèmes internes. Si elle peut être l’objet de fierté, la beauté d’un immeuble est importante mais pas décisive. Les gens achètent de l’affreux. Ce qui leur importe, avant tout, c’est la localisation. C’est pourquoi il faudrait aujourd’hui retravailler sur la flexibilité pour pouvoir adapter son habitation aux turbulences de la vie.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

* 'L'architecture vue de l'intérieur de 1945 à 2010', à la Maison de l'Architecture, Paris 10è, jusqu’au 23 février à la Maison de l'architecture en Ile-de-France

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