Dans un article publié le 8 août 2010 dans le Sunday Times de Johannesburg, le journaliste Craig Jacobs s’attache à l’agence Noero Wolff, basée à Cape Town, en Afrique du sud, dont 'l’approche inédite sur la façon dont l’architecture interagit avec son contexte fait l’objet de tous les regards à l’étranger'.
SCHOOL OF THOUGHT
Cape town : Craig Jacobs
«Les bâtiments sont des points de ponctuation», souligne Jo Noero alors que nous traversons l’entrée d’un lycée implanté aux frontières de l’un des townships les plus pauvres de Cape Town.
Comme pour illustrer son propos, l’architecte, dont l’agence Noero Wolff a reçu de nombreux prix internationaux (dont le Lubetkin Prize du Royal Institute of British Architects en 2006), s’arrête sous l’une des imposantes colonnes de l’école. «Ce bâtiment est un véritable terminal. Il s’élève fièrement sur une colline et attire le regard. Telle est l’importance du rôle de l’Etat : faire des écoles les initiateurs de communautés, de nouveaux lieux pour les citoyens».
Les paroles de Noero pourraient sonner comme les divagations d’un invétéré optimiste mais, au sein d’une école appelée Inkwenkwezi (étoile du matin en Xhosa) dans Du Noon, un 'settlement' étouffé par la xénophobie et le chômage, la tentation est celle de croire que briques et mortier combinés à la créativité architecturale peuvent changer les choses.
«Il y a grand besoin de reconstruire les townships pour qu’ils deviennent des villes dignes de ce nom, avec des espaces lisibles composés de bâtiments plus ou moins imposants. Avant que ce bâtiment ne soit construit, l’endroit ressemblait à n’importe quel autre coin de Cape Flats. Aujourd’hui, les gens l’appréhendent comme un point de référence. Inkwenkwezi a conféré à Du Noon de l’intelligibilité».
Intelligibilité et fierté. Et cette fierté va grandissante à mesure que l’école récolte des récompenses internationales. Elle fut également au coeur d’une exposition consacrée à l’oeuvre de Noero et de son associé, Heinrich Wolff, lors de la Biennale de Venise.
Ecole d’Inkwenkwezi
La participation de Noero Wolff à la biennale, parmi des architectes prestigieux (dont Rem Koolhaas et Herzog & de Meuron, lauréats du prix Lubetkin en 2009 pour le Stade de Pékin), illustre l’intérêt sans précédent dont fait l’objet l’agence installée à Cape Town.
Noero Wolff participait également à une exposition collective organisée au MoMA, du 3 octobre 2010 au 3 janvier 2011 et l’agence est intervenue lors du World Architectural Festival de Barcelone en novembre 2010. Ses associés ont également participé à l’Expo Universelle de Shanghai et au congrès de la Chambre des architectes de Turquie à Istanbul*.
Le thème de la biennale de Venise était 'People Meet in Architecture'. La commissaire Kazuyo Sejima a souligné avoir été frappée par la joie des élèves d’Inkwenkwezi, de l’école Usasazo à Khayelitsha et de celle de St Cyprians, une école de filles privée située à Gardens.
«Nous avons invité Noero Wolff a participé à la biennale car nous avons vu des photos de bâtiments pleins de vie. Nous avons vu des enfants courir partout dans une ambiance à la fois confortable et neuve. En bref, les gens ont l’air heureux au sein de cette architecture», dit-elle.
Si chacune de ces écoles est implantée dans différents contextes socio-économiques, Wolff souligne que le point commun entre ces trois projets est un pré-requis qu’il partage avec Noero : le contexte existant recèle un véritable potentiel.
Ecole d’Usasazo
A Usasazo, qui, depuis son ouverture en 2003, est devenue, avec ses espaces communs ouverts et sa clôture grillagée offrant aux écoliers une vue vers le township, une référence en matière d’équipements scolaires, Wolff dit que la série de bâtiments aux couleurs vives «fait écho aux perspectives des 'settlements'».
A St Cyprians, plutôt que d’ajouter une aile à l’école créée en 1871 par le premier évêque anglican de Cape Town, Robert Gray, Noero Wolff a joué avec les espaces ouverts pour composer une série de cours de récréation. Les architectes ont érigé, sur deux étages, un bâtiment circulaire, sorte de vaisseau spatial serti de mosaïques d’acier aux tons bleus et percé d’ouvertures-hublots, faisant ainsi le lien entre l’éducation progressiste dispensée dans l’établissement et son héritage centenaire.
«Il est possible de créer quelque chose de nouveau qui mette en relation le familier et le monde de l’imaginaire», assure Wolff. «La vraie réussite est sous nos yeux ; la véritable source d’inspiration sont les choses qui nous entourent, pas nécessairement ce qui provient d’ailleurs».
Noero et Wolff soulignent que leur démarche contraste avec la tendance actuelle qui commande des espaces hors du commun venant transformer leur environnement plutôt que de s’y fondre, ainsi qu’avec la mode d’architectures balinaises ou toscanes, qui jurent avec notre contexte vernaculaire.
«Nous n’adhérons pas au copier-coller de projets étrangers», dit Noero. «Nous devons développer notre propre savoir-faire, qui s’obtient à force de réussites comme d’échecs et en cogitant. Nous sommes attentifs à la façon dont les gens vivent dans un endroit comme Du Noon et à la façon dont ils font de leurs bicoques des maisons ; il y a plus d’architecture ici que dans une revue de décoration française ou anglaise».
Selon Noero Wolff, au lieu d’écoles produites en série par le gouvernement à la façon de ces boîtes en béton des années 1980 qui continuent d’être érigées dans l’Afrique de Sud post-apartheid d’Atlantis à Orange Farm, un architecte doit être davantage qu’un constructeur et plutôt «un modérateur de processus sociaux». Cette philosophie était au coeur de l’exposition du MoMA, intitulée 'Petite échelle, gros changements ; nouvelles architectures d’engagement social' ('Small Scale, Big Change, New Architectures of Social Engagement'), dont le commissaire était Andres Lepik.
L’exposition mettait l’accent sur le Red Location Museum of Struggle à Port Elizabeth et, le jour où je suis arrivé à l’agence, à City Bowl, une maquette du musée était en cours d’emballage pour être envoyée à New York.
Les tons rouilles de la tôle ondulée des casernes composant les camps de Boer, puis utilisées par le gouvernement de l’apartheid comme prisons dans des townships tel Red Location, est un autre élément de ponctuation ayant attiré l’attention (c’est pour ce projet que Noero Wolff a remporté le prix Lubektin).
«Pendant trop longtemps, il y a eu de l’adoration pour des bâtiments trop chers, trop grands, incongrus et qui ne servent à rien», dit Noero. «Selon Lepik, le rôle de l’architecture est bien plus important. L’architecture devrait améliorer la vie des gens, le fonctionnement des villes, rendre les gens heureux».
Pour Noero et Wolff, dessin et fonction s’entremêlent ; les gouttières permettant d’évacuer l’eau de pluie de l’école à Khayelitsha deviennent les supports d’auvents. Les tiges fixées au plafond de la bibliothèque de St Cyprians ne servent pas seulement de points d’attache aux gardes corps mais soutiennent également les coursives.
Et puis, il y a ce que l’agence Noero Wolff appelle 'le troisième espace', ces espaces flexibles appelant les usagers «à se les approprier plutôt que d’imposer une manière d’utiliser l’espace».
A Usasazo, ce sont les anneaux en ciment cernant les arbres du campus où les étudiants peuvent se réunir et déjeuner. A St Cyprians, ce sont les 'mini amphithéâtres' circulaires en bois à l’entrée de la bibliothèque.
«Les enfants s’y installent et y font ce qu’ils souhaitent. Ils peuvent se réunir, organiser des mini-représentations, peu importe».
Ecole d’Inkwenkwezi
A Inkwenkwezi, le hall de l’école sert à de multiples usages et se transforme notamment en église les week-ends, tandis que la cour de récréation sert d’espace de réunion à des assemblées ou des activités sportives.
C’est peut-être pour cette raison que le proviseur de l’école, Tembuxolo Kutu, ne partage pas les préoccupations de ses confrères, lesquels, selon une étude, passent 60% de leur temps à patrouiller les moindres recoins de leurs écoles.
Selon Kutu, Inkwenkwezi a donné à ses élèves «le sens de la valeur de ce qu’ils ont» et, pour mener à bien son rôle, il lui suffit de se tenir au sommet des marches menant à la cour et de parcourir l’espace du regard.
«Posté ici, je peux tout voir. Je peux voir tous les élèves. Personne ne peut se cacher dans un coin ; personne ne peut sécher les cours».
Craig Jacobs | Johannesburg Sunday Times
08-08-2010
Adapté par : Emmanuelle Borne
Pour lire la version originale : www.timeslive.co.za/lifestyle/article589916.ece/School-of-thought
* L’article fut publié le 8 août 2010. Pour préserver la cohérence du propos, nous l’avons adapté en citant les événements survenus depuis au passé (NdR).
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