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Portrait | Beckmann-N'Thépé : ceci n'est pas une agence (05-01-2011)

5 rue d’Hauteville, dans le 10ème arrondissement de Paris. Passant le pas de l’agence Beckmann-N’Thépé, un premier présupposé se confirme : l’espace est immaculé. Les murs clairs sont prolongés par un parquet blanc. Ici des revues, là des échantillons de produits.

French Touch | AJAP | France | B/NT

Sur un mur, des néons forment les mots 'Bazar du XXème siècle'. Quelques maquettes, le tout surplombé par des suspensions Artemide «aujourd’hui introuvables». Tout crie au repaire en vogue.

Ainsi en est-il de la vaste table de réunion installée entre le bureau des associés et la pièce réservée aux collaborateurs. Aldric Beckmann propose de s’y installer. «Françoise arrive». Evanescente, Françoise N’Thépé ?

Au binôme, un autre a priori : à elle la discrétion, à lui les propos sans détours.

«Lorsque j’ai découvert le site du projet de logements rue Saint-Dominique, j’ai su qu’il nous fallait ce concours, qui pose la question délicate de l’insertion contemporaine dans la ville haussmannienne. A l’oral, j’ai dis à la maîtrise d’ouvrage : 'à site exceptionnel, architecte exceptionnel'», dit-il.

Françoise N’Thépé arrive. Vêtue de noir de pied en cap, comme lui. Des architectes, donc.

Soudain, une aspérité. «Nous avons toujours souhaité développer l’agence plutôt que d’exister en tant que personnalités», dit-il. Effectivement, ayant déployé leurs books sur la table, les associés commentent chaque page. Difficile de les en distraire.

Ceci n’est pas un objet en béton. Membre de la French Touch, Beckmann-N’Thépé prône, comme attendu, «à 200%» l’éclectisme en architecture. A chaque projet, nouvel objet ?

«Notre préoccupation première est de conter une histoire autour d’un projet». Composée de bulles qui sont autant «d’univers clos», la proposition pour le zoo de Saint-Pétersbourg repose sur la théorie de séparation des continents. «Ces 'îles-extraits de planète' ont été inspirées par le site, un lit de tourbe», expliquent-ils.

Ainsi des logements de Masséna, coup d’envoi d’une histoire d’amour entre ses architectes et le béton, un matériau «qui permet de donner corps à une narration». La couleur marron-cuivrée, rehaussée de bronze, obtenue grâce à un BAP (béton auto-plaçant) accentue l’aspect sculptural de l’ensemble. Pour le zoo de Vincennes, l’idée de rochers en béton valorisait la topographie du lieu. Rue Saint-Dominique, les manipulations de granulats aboutiront à un aspect marbré. Quant au chantier de la bibliothèque universitaire de Marne-la-Vallée, le volume aggloméré aura l’apparence «d’une motte de terre excavée».

«Nous sommes fascinés par le contraste entre la brutalité du matériau et sa douceur».

02(@StephanLucas)_S.jpgD’où la préférence ? «Nous ne sommes pas du tout contre le bois», soutiennent les architectes. En fait, bois ou métal, «il est plus difficile de tester avec ces matériaux qu’avec le béton; entre les nombreux producteurs, des artisans doués tels les Ateliers Artistiques du Béton par exemple, les normes avec lesquelles il est possible de jongler et, in fine, un coût raisonnable», le champ béton des possibles est vaste.

Ce qui leur importe est «d’expérimenter». D’où une collaboration avec de jeunes designers issues de l’Atelier National d’Art Textile, évoquée au hasard de la conversation, pour le compte du fabricant Ferrari. «Cela nous a permis de mener une recherche sur l’emploi de textile dans le bâtiment». Un échantillon tressé posé sur une chaise témoigne. «Depuis cinq ans, nous développons de nouveaux produits», disent-ils. «Nous ne sommes pas rémunérés pour ce travail».

Ceci n’est pas fortune. Sans doute, la collaboration avec Ferrari est autrement fructueuse. Plus important que la dimension mercantile - «ce n’est pas notre fort» - sont les expériences qui font «grandir», un véritable leitmotiv. Extrait. «Quatre ans après sa livraison, on nous demande encore de visiter Masséna». Projet fondateur ? «C’est un grand mot». Un gros mot ? «En fait, ce projet nous a fait grandir». CQFD.

«Nous n’avons jamais eu ni le temps, ni le besoin, de nous poser des questions car nous avons tout de suite été pris dans une dynamique». Dès leur rencontre, en 2001, Françoise N’Thépé et Aldric Beckmann fondent l’agence et, dans la foulée, gagnent la rénovation de bâtiments à l’école d’architecture de Versailles (avec Franck Vialet), puis Masséna «et les NAJA sont très vite venus». Récompense et réseaux ? «Nous avons eu cette chance extrême ne pas commencer par l’extension de la salle de bain de grand-mère».

Un parcours verni ? «Depuis 10 ans, nous avons été gâtés et nous en souffrons aujourd’hui». L’agence compte 20 concours perdus en deux ans.

«C’est douloureux de perdre à la chaîne, cela donne l’impression d’être mal compris, d’autant plus quand on constate la pauvreté des projets gagnants», dit-il. Mauvais perdants ? «Nous perdons des concours mais, au moins, nous sommes retenus», mesure-t-elle. «C’est une question de cycle ; ça va revenir». L’insouciance s’est muée en assurance tranquille.

Ils sont architectes.

03(@Artefactory)_S.jpgCeci n’est pas un coup de gueule. Reste qu’ils estiment être de plus en plus difficile «de faire de la qualité en France». La faute aux honoraires réduits à peau de chagrin, aux normes et à «l’ambiance politique». «Tout cela alourdit la réflexion», dit-elle. «Nous en sommes au 1.000ème recommandé pour Marne-la-Vallée», souligne-t-il.

Ce n’est pas la première fois qu’Aldric Beckmann fustige les arcanes de l’acte de construire. Entre toutes, l’expérience la plus formatrice fut celle du zoo de Vincennes. «Alors que nous avions gagné à l’unanimité, le projet va finalement se faire sans nous. Qu’en est-il de la déontologie ?». La politique ?

A l’endroit d’un projet «en continuité avec le site», le nouveau permis de construire prévoit, soupirent-ils, «de raser une grande partie du lieu». «Nous avons été naïfs». Ils en gardent cependant «un excellent souvenir». «Pendant un an, nous nous sommes fait plaisir», dit Françoise N’Thépé. «Je suis en colère», poursuit calmement Aldric Beckmann, dont le ton contredit l’assertion. «Il n’est pas sain de vivre sur des regrets», dit-il.

En fait, l’expérience fut un tremplin. L’agence remporta ensuite le concours pour la construction du zoo d’Helsinki, «aujourd’hui en sourdine à cause de la crise» et vient de remporter le concours du zoo de Saint-Pétersbourg.

Ceci n’est pas une vocation. Vincennes, Helsinki, Saint-Pétersbourg : trois projets en collaboration avec TN+. Les paysagistes mais aussi Jacques Moussafir, Hamonic et Masson ou encore Charles-Henri Tachon et Fernandez & Serres, tels sont les noms cités en réponse à la question des influences. En clair, l’inspiration est essentiellement le fruit de rencontres, de collaborations «avec des amis» ou tout simplement d’affinités architecturales. Pas d’OMA ou Le Corbusier à l’origine d’une vocation ? Encore un grand mot... et des chemins de traverse.

En l’occurrence, une fausse adresse pour Françoise N’Thépé. «Mon frère jumeau voulait se lancer dans l’architecture ; j’ai alors pensé à l’architecture d’intérieur et choisi de m’inscrire à Camondo. Le jour de la rentrée, je me suis rendue compte que je m’étais trompée : j’étais à l’ESA». Visiblement aussi placide à l’époque qu’aujourd’hui, la jeune femme choisi d’y rester. «Je me suis dit que si cela ne me plaisait pas, il était toujours possible de descendre les deux étages séparant de Camondo». Ce qu’elle ne fit pas, «le goût pour l’architecture étant venu tout de suite».

Pour Aldric Beckmann aussi, l’architecture fut une découverte sur le tard. «J’ai passé mon enfance à Aix-en-Provence dans un milieu bourgeois hyper protégé. Le père de mon meilleur ami, Xavier Longobardi, était peintre de l’Ecole de Paris et, depuis tout petit, je trainais dans son atelier», raconte-t-il. «Peu attentif» au départ, le jeune Aldric pris goût à manier pinceaux et palette. Vint le moment d’envisager un avenir professionnel. «Faire de la peinture ne passait pas dans mon milieu». Son mentor l’orienta vers l’architecture.

«Je me suis retrouvé à Paris-la-Seine». La révélation ? «J’étais mal à l’aise ; j’avais besoin d’un contexte plus rassurant, plus artisanal. En fait, je crois beaucoup à la formation maître-élève», dit-il. Premier refuge : l’agence de François Seigneur. «J’ai grandi avec lui». Deuxième refuge : la structure fondée avec Françoise N’Thépé, rencontrée alors qu’elle travaillait chez Labfac, l’ancienne agence de Finn Geipel et Nicolas Michelin.

04().jpgCeci n’est pas un couple. Parmi les photos circulant sur le web, un cliché les montre tous deux vêtus de trenchs, elle enceinte contre lui et laisse imaginer un couple fusionnel. Encore raté ! Françoise N’Thépé et Aldric Beckmann ne sont pas plus guidés par l’affect qu’ils ne sont couple à la ville.

«Nous nous sommes rencontrés via une amie commune. Dans la mesure où ne nous connaissions pas, nous n’avions rien à prouver l’un à l’autre. Pas de pathos, c’est plus simple», dit-elle.

Entre eux, pas de complicité ostentatoire ni de propos à l’unisson. A chacun son tour. D’évidence moins loquace que lui, elle lui laisse la main plutôt qu’il ne la prend. Un autre portrait traduit mieux ce que suggère la rencontre. Lui, en chemise blanche la regarde en souriant ; elle, en noir, fixe l’objectif. 'Ebony & Ivory', ils s’amusent des contrastes.

«Nous réfléchissons toujours ensemble mais l’un ou l’autre se charge des échanges avec la maîtrise d’ouvrage». A chacun ses engagements et sa vie privée. Lui représente l’agence au sein de la French Touch alors que «depuis que je suis maman, j’ai besoin de mes week-end», dit-elle. Même la ville fut un temps répartie. A Françoise N’Thépé d’habiter rive droite alors qu’Aldric Beckmann est un fervent locataire de la rive gauche, «même si je viens d’emménager dans le 7ème arrondissement».

05(@BeckmannNthepe)_B.jpgCeux-là ne sont pas (que) des architectes. Tous deux s’accordent sur le fait qu’«il est important d’aller vers des univers que l’on connaît mal». D’où cette collaboration avec une marque de luxe pour l’aménagement de boutiques et la confection de mobilier. «Ces nouveaux défis changent des marchés publics».

Autres «plaisirs annexes» : les collaborations avec des artistes. «Il y a trois ans, nous avons refait la galerie Kamel Mennour ; actuellement, nous aidons Claude Rutault à monter son exposition chez Perrotin». A ces partenariats font écho les rencontres, dont celle avec Daniel Buren - «une intelligence fine ; il sait lire l’espace» - et une passion pour l’art contemporain, cultivée depuis l’enfance pour Aldric Beckmann.

«En tout, j’ai peut-être réalisé 500 toiles mais je ne les montre pas», dit-il. En revanche, l’un et l’autre collectionnent, «moi moins que lui», dit-elle. De fait, «j’en achète tant que cela envahit l’agence», dit-il.

Effectivement, en y regardant attentivement, un cliché de Bas Princen (Ringroad, Huston, 2005), une création d’Eric Baudart ou encore des formes réalisées au pochoir «à partir de profils de nos projets» par une artiste australienne, Heidi Wood, ponctuent les murs. Quant à l’inscription en néons, «il manque un mot ; en fait, c’était 'Ancien bazar du XXème siècle', les restes d’une intervention dans les anciens docks en Seine».

A vrai dire, les maquettes ne sont pas si nombreuses. Le regard s’était surtout arrêté sur ce modèle réduit de Masséna. «Nous les jetons, je déteste garder», explique-t-elle.

Sous l’apparence immaculée, la singularité.

Emmanuelle Borne

Réactions

Roumegaire | DON QUICHOTTE | Provence | 25-10-2016 à 13:18:00

Chouette, un site auquel on peu réagir!! le cabinet Beckmann N'thepe résume à lui seul tous les poncif d'une architecture qui montre son CU...be. beaucoup de blabla autour d'un parallélépipède qui invite autant à la rêverie qu'un crochet au plafond lors d'une longue déprime... triste, prétentieux, et somme toute invivable semble t'il;;; MAIS comment font ils pour décrocher autant de (gros) contrats?? mystère, ILS NE SONT PAS LES SEULS: deux écoles s'affrontent en ce siècle totalement décadent: l’école du CUBE et l’école du MACHIN (chacun développant parfois une tendance phallique) Il faudrait un ouvrage de mille pages pour citer les exemples de monstruosités imposées à la vue des pauvres fourmis que nous sommes...
Pour résumer et en référence: lire "les habits neufs de l'empereur" et crier très fort LE ROI EST NU!

bregass | chroniqueur | seine saint denis | 19-07-2012 à 09:43:00

le monde du futur vu par votre agence respect et honneur

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