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Diplôme | Entre ville et fleuve, un pont habité à Tours (10-11-2010)

Inspirée d'un projet de Raphaël Gabrion, Isabelle de Calan a obtenu son diplôme (Paris Val de Seine) avec un projet de pont au-dessus de la Loire à Tours. Plus qu'un lieu de passage, ce pont 'habité' devient lieu de promenade et d´exposition et "une clé de voûte dans la construction d’un nouvel axe majeur contemporain dans le tissu urbain de la ville".

Présentation signée Isabelle de Calan.

Sélection de la Rédaction | ENSA Paris-Val de Seine | Transport et ouvrages d'art | Tours

Consacré au thème de l’interstice, le projet architectural se développe autour de la réflexion du franchissement d’un espace naturel fluvial. La question posée est de savoir si le pont habité ou pont équipé peut être une solution dans la réconciliation entre fleuve et ville ? Le sujet ouvre d’un côté sur l’utilisation du fleuve et d’un autre sur la réflexion du franchissement et plus précisément du franchissement habité.

Genèse du projet : L’interstice

Thème général de la réflexion du projet, l’interstice correspond au lieu de la mutation, de l’instabilité, du devenir, de la signification et de l’énergie des lieux. Le fleuve apparaît comme une sorte de réservoir d’espace pour les expansions, une réserve de "disponibilité" de la ville, un espace frontière entre différents tissus. Cet interstice laisse deviner ou entrevoir un autre processus de fabrication de la ville, ouvert et collaboratif, réactif et transversal. Le fleuve devient "un opérateur d'urbanisation, un potentiel de développement des villes".

Culture du projet

L’aménagement des fleuves : une problématique actuelle. Partout dans le monde, l’urbanisation s’accélère et cette concentration de l’humanité dans les grands centres urbains représente un véritable enjeu de société. Le devenir des villes pose naturellement la question de l’accès et de l’usage des fleuves et autres plans d’eau par des masses grandissantes de population.

Le thème de l’eau permet d’aborder différentes questions : environnement, aménagement et pratiques sociales. En effet, les berges fluviales, autrefois utilisées à des fins commerciales et industrielles, sont depuis une vingtaine d’années reconverties en espaces résidentiels et de villégiature. La question du réaménagement des fleuves est une problématique très actuelle. Il faut donc composer avec l’eau. La réconciliation du fleuve avec sa ville peut passer par un réaménagement de ses berges, de ses îles ou par la création de lieu urbain sur l’eau que ce soient des axes, des passerelles, des promontoires, des estacades ou des pontons, autant de racines qui resserrent le lien entre l’eau et la cité.

02(@IsabelledeCalan)_S.jpgLe pont habité à la reconquête du fleuve et de la ville

Le pont, élément originel du pont habité, est déjà l’objet de fascinations, le symbole du progrès et le sujet de mythes et légendes. Entre ouvrage d’art et architecture, les ponts sont appréciés et admirés pour constituer une synthèse remarquable entre un savoir-faire technique et des critères esthétiques. Au-delà de la conception d’ouvrage d’art, il dessine le paysage. Comme le note Georg Simmel dans un article de 1909, ponts et portes, "le pont regroupe ce qui est séparé, relie ce qui s’oppose et créer la liaison entre deux rives, deux réalités, et ce faisant il transforme la distance et l’espace".


C’est encore plus vrai en ville et lorsqu’il est habité. "Le pont habité est un élément de cohérence urbaine, en instaurant une continuité linéaire là où il y avait par définition une coupure dans le tissu urbain ; il dote d’une connotation positive un lieu marqué négativement par une césure, par un vide. Le pont habité agit donc dans la ville comme un aimant fédérateur. Il est par essence polyvalent et porteur d’une diversité multifonctionnelle".*

Image figée dans le regard des gens à travers le pont du Rialto et le ponte Vecchio, le pont habité a une histoire bien remplie qui ne cesse de s’enrichir. Il fournit cette fonction de franchir mais, grâce à la présence de constructions sur son tablier, il offre bien d’autres avantages. Bien plus que des fonctions, le pont habité, qui repose sur un terrain artificiel, offre une autre façon de vivre.

C’est dans ce contexte de réflexion paysagère et urbaine que s’insère le projet de diplôme, situé sur la Loire, au niveau de la ville de Tours. A travers le thème de l’interstice, la réflexion s’amorce de façon architecturée autour du franchissement du fleuve et de ses espaces naturels. Reconnecter le fleuve avec sa ville par la création d’un pont habité est une proposition formelle autour de cette idée.

03(@DR)_S.jpgLa Loire raconte le lieu et son histoire

Aménagée dès l’antiquité, la Loire change de visages au fil du temps : elle passe de lieu de commerces, de transports de marchandises et de personnes, de bains, de lavoirs à lieu de villégiatures et de trésors naturels. Le fleuve est aussi royal, historique et emblématique, fascinant tour à tour les aristocrates, les bourgeois et les plus humbles. De tout temps, il inspire les peintres, les écrivains et les musiciens qui lui ont offert l’hommage de leur talent. Considérée encore par certains comme le dernier fleuve sauvage d’Europe, la Loire navigue entre urbain et paysager. Capricieux et changeant, le fleuve a évolué dans l’esprit des gens. Source de fléaux pendant longtemps, navigué et habité ensuite, pollué puis délaissé, il est aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Au premier plan, jadis, de notre économie d’échanges, la Loire est aujourd’hui le plus mal équipé des fleuves français. Longtemps inspiratrice, par ses harmonies de couleurs et d’équilibres de lignes, d’élans littéraires et artistiques, elle ne suscite plus guère que des réflexions matérielles inquiètes sur ses débordements et ses pollutions. Les autorités en place ont essayé récemment de redonner à ce fleuve son caractère sauvage et sa vraie valeur. La population comprend enfin l’enjeu d’un tel environnement tant écologiquement qu'économiquement et culturellement.

Intimement lié à son fleuve de par son histoire, ses artistes et ses activités maritimes, la ville de Tours lui a malheureusement tourné le dos, les sentiments de ses habitants ayant longtemps été mitigés, entre attraction et crainte. La ville et les Tourangeaux cherchent donc aujourd'hui à se réconcilier avec ce paysage naturel capricieux.

04(@IsabelledeCalan)_B.jpgPratique du projet

Le projet se positionne à un important carrefour de voies de communication. Il met alors en valeur le patrimoine existant et le fleuve, tout en étant un signal et un symbole culturel de la ville de Tours. Le projet est le point de rencontre de l’eau, de la ville, et de l’homme.

Dans la continuité d’une tradition de pont habité, le musée conçu sur le pont ainsi que la passerelle piétonne sont des connecteurs entre zone urbaine et espaces paysagers. A travers la double entité, c’est une relecture du pont habité qui est proposée. L’utilisation ludique du franchissement permet de transformer un élément de liaison en un lieu de vie, vers un parcours, vers une redécouverte du fleuve.

Dans le but de reconnecter la cité et son fleuve et de retrouver l'animation de la Loire d'autrefois, le pont habité est créé, non seulement comme lieu de promenade mais comme lieu d'activités nouvelles. Source prolifique de créations, la Loire n’a jamais accueilli de lieu fédérateur pour les œuvres qui lui sont consacrées. Le programme culturel apporte au fleuve une autre dimension. La Loire devient alors espace naturel et lieu de cultures et d’arts. Tout en préservant la qualité paysagère des vallées fluviales, la Loire est le témoin, l’objet et le lieu de création d’artistes qui l’ont honoré et de ceux qui continuent de le faire.

Objet hybride, le pont équipé peut être perçu à plusieurs échelles. De l’immuable il va jusqu’à l’éphémère. Dans une première vision géographique, le projet est pensé à l’échelle du fleuve qui l’accueille. Espace naturel, capricieux et imprévisible, lieu d’histoires et de traditions, la Loire est un fleuve aux multiples visages. Le deuxième niveau de lecture est consacré à l’architecture. L’intégration de ce franchissement au sein de ce site complexe, sa forme et son parcours en sont l’enjeu. Le troisième et le plus éphémère des niveaux de lecture est celui de la scénographie. Pensé comme une plateforme, le musée abrite un centre dédié aux artistes et artisans de la Loire, ainsi que la fondation Debré dans une exposition permanente. Un espace important est dédié aux expositions renouvelables afin de faire vivre ce centre artistique de manière active. La muséographie, pensée comme un système de plateformes libres, apporte une alternative de renouvellement à ce lieu dans lequel se tiendraient événements exceptionnels et provisoires.

L’architecture et l’ouvrage d’art sont un écrin dans le fleuve Loire. Ils sont le support à une scénographie éphémère, changeante au fil des collections, des artistes et des évènements qu’ils accueillent.

05(@IsabelledeCalan)_S.jpgLes impacts urbains

Les autorités locales et plus particulièrement l’Atelier d’Urbanisme de l’Agglomération de Tours ont déjà envisagé la possibilité d’un franchissement à cet emplacement de la Loire. Le projet est donc une réflexion à partir de cette volonté de la ville.

Ses impacts se découvrent à une échelle géographique vaste. Il devient une clé de voûte dans la construction d’un nouvel axe majeur dans le tissu urbain de la ville. Cet axe est donc important dans son contexte urbain mais aussi géographique et social. En intégrant le franchissement habité dans un parcours urbain et paysager, l’eau et la cité se retrouvent à nouveau.

Edité par Christophe Leray

*Les ponts habités, Entretien avec Jean Dethier, in Urbanisme n°292, janvier/février 1997.

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 10 septembre 2008.

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